[fr] L’île d’Epstein, ou le techno-capitalisme prédateurTraduction en français de “L’isola di Epstein, ovvero il tecno-capitalismo
predatore”
(https://ilrovescio.info/2026/03/18/lisola-di-epstein-ovvero-il-tecno-capitalismo-predatore-i/
et
https://ilrovescio.info/2026/04/24/lisola-di-epstein-ovvero-il-tecno-capitalismo-predatore-ii).
PDF: l isola di epstein francese(1)
L’île d’Epstein, ou le techno-capitalisme prédateur
I.
Pourquoi les technocrates, les eugénistes, les affairistes et les services
secrets ont-ils recours à un prédateur sexuel comme Epstein ? Pourquoi les
nouvelles clôtures (autour des ressources naturelles et des capacités humaines)
trouvent-elles toujours leur équivalent dans la violence infligée au corps des
femmes et des enfants ?
Qu’ajoute, aux atrocités coloniales (et sexistes) accumulées au cours de
l’histoire, l’immense puissance technologique dont jouissent aujourd’hui les
dominateurs ?
La raison pour laquelle la plupart des « mouvements » se tiennent soigneusement
à l’écart du château des horreurs lié à l’« affaire Epstein » n’est pas
mystérieuse. Le sujet n’apparaît pas seulement monstrueux en soi, mais aussi
réceptacle d’explications monstrueuses. Ces « fichiers » semblent être la
confirmation objective des théories du complot les plus « délirantes »; plus
prosaïquement, ils représentent un concentré de toutes les perversions que les
classes populaires, du Moyen Âge à nos jours, ont toujours attribuées aux riches
(cannibalisme compris). Le fait est que cette matière putride n’est pas une île,
mais bien un trait distinctif de l’époque ; son interprétation fait donc partie
intégrante de la lutte des classes, c’est-à-dire d’une bataille sur les
directions opposées que peuvent prendre le dégoût et la colère.
C’est pourquoi il est trompeur de s’attarder trop sur les détails qui émergent
peu à peu de ces millions de documents. Ce qu’il faut, c’est un cadre
d’interprétation. Et c’est ce que nous nous proposons d’esquisser dans ces
notes. Une deuxième partie, qui paraîtra prochainement, contiendra en revanche
des références plus spécifiques et plus précises aux « fichiers ».
Faisons un parallèle avec Gaza (parallèle tout sauf arbitraire, comme nous le
verrons).
Pour comprendre le génocide du peuple palestinien, il ne sert pas à grand-chose
de se plonger dans les chroniques quotidiennes de l’horreur ; pas plus qu’il
n’est très utile de connaître le nom des présidents israéliens ou les dates
exactes du « conflit israélo-palestinien ». Il faut comprendre ce qu’est un
colonialisme de peuplement, dont la violence – comme l’a résumé avec justesse
l’historien Patrick Wolfe – n’est pas un événement, mais une structure.
Il en va de même pour ce que Marx a appelé « l’accumulation primitive du capital
». Comme l’ont expliqué Silvia Federici, Maria Mies, Veronika Bennholdt-Thomsen
et d’autres féministes, cette accumulation n’est pas un événement historique
lointain, mais une structure qui se renouvelle sans cesse et qui réactualise sa
brutalité originelle, surtout en période de profonde restructuration. Pour le
comprendre, il faut se débarrasser d’un fardeau : la conception linéaire et
progressive du temps historique. Le développement technologique ne surpasse en
rien la barbarie du passé, mais la déplace dans l’espace et la dote d’une
nouvelle puissance.
Dans cette dynamique structurelle, nous voyons réapparaître, plus vivaces que
jamais, les traits marquants qui ont présidé à la naissance du capitalisme :
violence coloniale, enclos des terres, destruction des biens communs,
développement de la science, attaque contre les savoirs médicaux populaires,
asservissement des femmes et chasse aux sorcières. Les nouvelles enclosures ne
concernent pas seulement les terres (de l’accaparement des terres en Afrique aux
étendues de champs transgéniques en Ukraine), mais touchent désormais les cycles
vitaux mêmes de la nature (de la production de semences stériles à la biologie
de synthèse) et les facultés de l’espèce humaine (soumise à une gigantesque
désaccumulation de savoirs et de capacités produits au cours de millions
d’années) ; les biens communs menacés ne concernent pas seulement les relations
communautaires, mais la régénération de la matière-monde ; quant à la mise
hors-la-loi de tout savoir médical populaire, pensons aux « chasseurs de gènes »
qui accaparent pour la techno-industrie les connaissances indigènes sur les
propriétés pharmaceutiques des plantes ou à la criminalisation des soins non
officiels pendant la pandémie de Covid.
Le corps des femmes n’est pas seulement sexualisé et exploité, mais aussi
artificiellement manipulé et réduit à un « matériau/materiel de reproduction ».
Dans ce contexte, la chasse aux sorcières refait également surface. Non
seulement au sens métaphorique (comme diabolisation de la dissidente et de la
différence), mais aussi au sens littéral le plus cruel. Nous parlons donc de
centaines de milliers de femmes qui – comme l’a documenté, entre autres, Silvia
Federici – sont enfermées dans des « camps pour sorcières » ou tuées (surtout en
Afrique). Il s’agit très souvent de femmes âgées, seules et paysannes, dont la
mort permet la privatisation des terres qu’elles cultivent. L’imbrication entre
logique patriarcale, superstitions populaires et plans d’«ajustement structurel»
promus par le Fonds monétaire international et la Banque mondiale révèle de
manière exemplaire comment la domination sait mobiliser les différents éléments
de sa propre stratification historique.
De ce point de vue, ce n’est pas un hasard si des milliers de femmes ont été
emprisonnées, violées et tuées dans l’Indonésie de Suharto parce qu’elles
étaient considérées comme des « sorcières communistes », ni que l’ambassadeur
israélien à l’ONU ait qualifié Francesca Albanese de « sorcière », ou que le
transhumaniste et Afrikaner Peter Thiel soit allé jusqu’à traiter Greta Thunberg
d’« Antéchrist » (en même temps, tiens donc, que le « luddite »).
Tout comme il serait trompeur d’attribuer la chasse aux sorcières en Afrique à
des « vestiges du tribalisme », il en va de même pour la dénonciation du lien
entre la disparition de milliers de femmes chaque année au Mexique et la «
guerre des narcos », dénonciation qui omet souvent le rôle de l’État, des
sociétés minières et des accapareurs de terres techno-industriels. En abordant
ainsi notre sujet, nous pouvons établir un premier parallèle entre l’horreur de
Gaza, les camps d’extermination au Mexique et les cachots de l’île d’Epstein.
Celui qui s’apprête à coloniser Mars et à asservir des milliards de personnes
(pensons à un Elon Musk ou à un Peter Thiel) doit prouver, même dans la vie
quotidienne, qu’il n’a aucune limite éthique : le corps féminin à violer est à
la fois un trophée, un sceau d’appartenance et un ventre d’où faire naître la
nouvelle lignée de dominateurs.
Mais à cette brutalité typique des plantations esclavagistes (où la violence sur
le corps des esclaves était aussi un rite d’initiation du jeune grand
propriétaire terrien pour se montrer digne du « peuple des seigneurs »)
s’ajoutent aujourd’hui des projets de puissance qui sont techniquement
transhumains. Dans les propriétés d’Epstein, en effet, les adolescentes et les
fillettes n’étaient pas seulement violées et torturées, mais transformées en «
matériel génétique » destiné à créer la « progéniture parfaite ».
Il s’agit donc de centaines de millions de dollars investis dans des techniques
d’édition génétique destinées à être appliquées aux embryons. L’eugénisme,
d’abord libéral puis nazi, se cache aujourd’hui derrière des centres
universitaires et des fondations « philanthropiques » ; il se perfectionne sur
des végétaux et des animaux pour se préparer au saut interespèces. Epstein
offrait de l’argent et une extra-territorialité juridique et académique aux
généticiens d’assaut. Les portes tournantes entre ses propriétés et les milieux
de la Silicon Valley vont bien au-delà des limites d’une communauté de
prédateurs sexuels. Ils avaient bien plus en commun avec les différents Gates,
Musk et Thiel : une vision du monde. Celle selon laquelle les masses ne sont que
du « bétail », dont se distingue une nouvelle lignée de maîtres qui aspirent à
dépasser les limites de la Terre et même de la mort. Les « bêtes » ne sont pas
seulement les personnes de couleur et les femmes, mais les humains qui veulent
rester tels, c’est-à-dire des créatures terrestres et mortelles.
Ce que le complexe militaro-industriel-scientifique qui s’est développé autour
du projet Manhattan a déjà fait à la matière-monde (altérer par les radiations
nucléaires la magnétosphère, l’ionosphère et la biosphère) exprime aujourd’hui
son idéologie aboutie : le transhumanisme. Sur Mars, on ne peut ni cultiver, ni
même – en raison de l’effet de la gravité sur les utérus – accoucher. Produire
de la « viande » grâce à la biologie synthétique et aux imprimantes 3D, créer
des utérus artificiels capables de générer la vie, faire de nos propres corps
des usines à protéines ne sont pas des « délires », mais les conditions
préalables d’un techno-colonialisme en marche. Pour ceux qui considèrent la
Terre elle-même comme une arme à utiliser dans la guerre mondiale – peut-on
imaginer une forme plus démesurée d’hybris ? – les perversions d’un Epstein ne
sont bien rien…
La réactualisation de la violence coloniale ne se manifeste pas seulement à
travers des faits muets : elle est explicitement revendiquée. Le discours que
Marco Rubio a récemment prononcé à la Conférence sur la sécurité de Munich en
est l’expression la plus limpide. Pendant cinq cents ans, la civilisation
occidentale a conquis – avec des soldats, des marchands et des missionnaires –
tous les continents. Cette conquête a connu un coup d’arrêt à cause des
révolutions anticoloniales et de la « perverse idéologie communiste », mais elle
peut désormais reprendre son glorieux chemin.
Les historiens les plus prudents ont estimé que les morts causées au cours des
quatre premiers siècles de colonialisme s’élevaient à au moins deux cents
millions. Pendant quatre siècles, en somme, un extermination quantitativement
comparable à celle perpétrée dans les camps nazis s’est produite tous les dix
ans. Même si elle est refoulée dans les recoins de l’histoire, une telle
violence – constitutive de la modernité – ne peut que continuer à agir en
coulisses. Voilà, l’île d’Epstein ressemble à une Compagnie des Indes – avec ses
rejetons de la maison royale anglaise, ses commerçants, ses politiciens, ses
intellectuels – qui s’apprête à une nouvelle restructuration de ses domaines.
Quand on qualifie le programme de développement de l’intelligence artificielle
de « nouveau projet Manhattan », on ne peut certainement pas dire que son impact
et le secret qui l’entoure soient minimisés. D’ailleurs, combien savent que près
de 600 000 personnes ont travaillé au développement de la bombe atomique –
toutes ignorantes, à l’exception du petit groupe de Los Alamos, du produit
qu’elles fabriquaient –, réparties sur trente-deux sites industriels ? Quant à
l’ampleur du projet, on peut dire que l’infrastructure de l’IA est encore plus
vorace en main-d’œuvre et en matières premières que celle du nucléaire.
Quant au secret des décisions, il ne s’agit plus d’un facteur déterminant sur le
plan politico-militaire, mais d’un élément intégré dans la « boîte noire » des
algorithmes. Face à tant de puissance, comme paraissent inutiles, transpirants
et sacrifiables les corps de ceux qui n’appartiennent pas à l’hyper-classe
technocratique. Et comme cela doit être insupportable pour ces « néo-féodaux »
(une auto-définition made in Silicon Valley) de devoir mourir comme leurs
propres serviteurs…
Des documents Epstein émergent deux niveaux de corporéité : celui des femmes et
des enfants sacrifiables, considérés comme des corps à exploiter et à violer, et
celui des enfants sur mesure, créés grâce à l’édition génétique. Dans les deux
cas, il s’agit d’accumulation, mais la valeur attribuée aux deux niveaux, aux
deux corps, est très différente, et la valeur du produit commercialisable est
également différente.
Ce nouveau nazisme, en somme, ne prend pas seulement la forme de la Salò de
Pasolini, mais aussi celle – lucidement pressentie il y a des décennies par
Günther Anders – de la « communauté national-socialiste des appareils », une «
communauté » incomparablement plus puissante que la somme des appareils
individuels.
« Si l’on tend bien l’oreille vers la machine technologique, disait le
philosophe autrichien, on peut entendre la même devise que celle des SA
hitlériennes : … et demain, le monde entier ».
Or, les projets transhumains ne se développent pas dans un monde lisse, mais au
cœur de la jungle d’acier et de silicium que constituent la concurrence étatique
et capitaliste. Le vaste réseau de chantage organisé autour d’Epstein par le
système israélien devient alors une forme de sélection et de cooptation, dont
les querelles sur l’identité de celui qui a planifié les attaques contre l’Iran
– c’est-à-dire sur qui est intervenu pour soutenir qui, entre les États-Unis et
le régime sioniste – semblent constituer un appendice sanglant. Le triangle
formé par l’appartement d’Epstein à Manhattan, Ehud Barak et le consulat
israélien de New York contredit l’idée qu’il s’agissait d’« opérations déviées »
des services secrets. Nous parlons de l’ancien Premier ministre et des
dirigeants des services de renseignement israéliens. Le ciment de ce réseau,
cependant, n’est pas seulement politico-financier-sexuel, mais aussi idéologique
: on pourrait l’appeler le suprémacisme 4.0.
Un suprémacisme qui considère les colonisés à la fois comme des « animaux
humains » et comme des « déchets algorithmiques » (les premiers sont les mots
bien connus de l’ancien ministre de la Défense Gallant, les seconds ceux
utilisés par un commandant de l’Unité 8200, la division de l’armée israélienne
qui a planifié les attaques contre Gaza à l’aide de l’intelligence
artificielle). La puissance que le complexe israélo-américain-occidental a
déchaînée contre la Bande de Gaza a été et reste systématiquement écocidaire,
féminicide et infanticide, c’est-à-dire visant à anéantir la reproduction de la
vie. Plus généralement, la fureur coloniale et extractiviste du capital – de la
Palestine au Mexique, de l’Asie à l’Afrique – s’abat toujours, comme un
entonnoir, sur les corps des femmes et des enfants.
Certains fréquentaient Epstein et son épouse en tant que pourvoyeurs de « chair
à viol » ; d’autres les fréquentaient malgré cette activité. Dans un cas comme
dans l’autre, cette structure d’abjection constituait un cadre idéal pour nouer
des affaires et tisser des réseaux de pouvoir (aussi « mondialistes » que «
souverainistes », aussi « démocrates » que « républicains »). À tel point que
dans ces lieux – véritables arcana imperii – on planifiait également les mesures
à prendre en cas de… pandémie. Des mesures, comme par hasard, fondées sur le
traçage numérique (un avant-goût de la société des portiques) et le génie
génétique (avec une expérimentation de masse de produits à ARNm et à ADN
recombinant). Toutes promues, cela va sans dire, pour le bien de l’humanité.
Cette double morale, à y regarder de plus près, n’est pas une périphérie
perverse du capitalisme, mais son centre. Aucun homme d’État et aucun
capitaliste ne peut se passer de dissimuler, derrière de prétendues valeurs, la
violence qu’ils exercent sur les humains et sur la nature. Et cette
dissimulation est d’autant plus efficace que les outils culturels à leur
disposition sont nombreux.
Si tu veux dissiper les soupçons sur les méfaits que tu commets dans ta cave, tu
dois bien connaître les règles à respecter dans le salon. Mais lorsque les caves
ne peuvent plus être dissimulées, il y a toujours quelqu’un pour exhiber
fièrement les instruments de torture. Alors que les simulacres démocratiques
s’effondrent, la vérité brutale du transhumanisme s’impose : soumettre le bétail
humain n’est pas une triste et fâcheuse nécessité, mais la destinée manifeste
d’une nouvelle élite.
Les époques apocalyptiques sont celles qui récapitulent et dévoilent (jusqu’à la
rupture possible de toute la trame) l’immense violence accumulée et en même
temps refoulée dans le processus historique qui les a constituées. Les deux
apocalypses de notre temps sont la destruction de Gaza et le château des
horreurs d’Epstein.
Seule une violence tout aussi apocalyptique peut nous en libérer. Apocalyptique
ne signifie ici nullement démesurée, mais radicalement autre. Nourrie,
c’est-à-dire, par le dégoût éternel envers les moyens monstrueux et inhumains du
pouvoir contre lesquels elle a dû se soulever.
II.
C’est en 1973 que Donald Barr – ancien directeur de la Dalton School,
l’établissement privé de l’Upper East Side de New York où Jeffrey Epstein a
enseigné les mathématiques de 1974 à 1976 – publie Space Relations, un roman de
science-fiction dont l’action se déroule sur une planète gouvernée par des
oligarques qui pratiquent l’esclavage sexuel des mineurs. Dans l’imaginaire de
Barr, il existe un monde caractérisé par des rituels sociaux et un contrôle de
classe bien avant qu’Epstein et sa compagne Ghislaine Maxwell ne mettent en
place ce système de domination et d’exploitation des corps révélé par les
dossiers Epstein, dont une grande partie a été déclassifiée entre 2025 et 2026.
Il semblerait toutefois que l’imagination de Barr présente des limites que la
réalité ne connaît pas : la communauté de prédateurs sexuels établie sur l’île
d’Epstein se rend coupable d’une hybris qui caractérise le progrès technologique
auquel nous assistons. L’arrogance du cercle d’Epstein – parmi lequel on note
des PDG de la Silicon Valley, des politiciens de tous bords, des femmes et des
hommes du monde du cinéma, des enseignants des universités les plus
prestigieuses – et d’Epstein lui-même déborde dans la volonté de sélectionner la
progéniture parfaite, de vaincre la mort, de faire de la matière vivante un
champ d’expérimentation et de profit.
Ces scénarios sont rendus possibles par une technologie sans limites, une
technologie qui voit dans la mort un nouveau défi à relever.
Comme on peut le lire dans le livre Epstein Files publié par L’Indipendente, dès
le début des années 2000, l’ambition d’Epstein était de transformer son ranch au
Nouveau-Mexique en un laboratoire où des femmes seraient inséminées avec son
sperme et mettraient au monde « ses » enfants. Le projet prévoit de mettre
simultanément vingt femmes enceintes afin de construire une sorte d’« élevage
humain » inspiré d’un précédent réel : le Repository for Germinal Choice. Il
s’agit d’un plan né dans les années 1980 avec l’intention déclarée d’améliorer
le patrimoine génétique de l’humanité par le biais de la collecte de sperme
d’hommes jugés exceptionnels, parmi lesquels des lauréats du prix Nobel. De 1980
à 1999, année de sa fermeture, plus de 200 enfants sont nés grâce à cette banque
de sperme. Le seul lauréat du prix Nobel ayant déclaré être un donneur du
Repository est le physicien américain William Bradford Shockley.
À un certain stade de sa carrière, Shockley s’intéresse aux questions liées à la
race et à l’eugénisme. Outre le fait qu’il estimait qu’un taux de reproduction
plus élevé chez les personnes moins intelligentes entraînerait un effet
dysgénique qui, à terme, conduirait à un déclin de la civilisation, Shockley
déclare : « Mes recherches m’amènent inévitablement à penser que la cause
principale des déficits intellectuels et sociaux des Noirs américains est
héréditaire et d’origine génétique raciale, et qu’elle ne peut donc pas être
corrigée de manière significative par des améliorations pratiques de
l’environnement. » Pour Epstein également, comme on peut le lire dans un e-mail
adressé à Chomsky, « l’écart intellectuel avec les Afro-Américains est documenté
», un écart que le financier new-yorkais propose de combler par des
modifications génétiques.
Le génie génétique est l’outil qui permet aux technocrates de concrétiser leur
foi dans le progrès automatique de l’histoire. Aux côtés de Bryan Bishop,
développeur de Bitcoin et entrepreneur dans le secteur des biotechnologies,
Epstein collabore au projet « designer baby », un plan visant à créer « le
premier nouveau-né humain conçu sur mesure et, éventuellement, un clone humain »
(réf. EFTA01003966). Dans un e-mail du 2 août 2018 adressé à Epstein, Bishop
écrit : « Une fois la première naissance réalisée, tout changera et le monde ne
sera plus le même, pas plus que l’avenir de l’espèce humaine » (réf.
EFTA01003966). Le cadre de référence est la technologie CRISPR/Cas9 et
l’expérience du scientifique He Jiankui. En 2018, en effet, He Jiankui annonce
avoir donné naissance à des jumelles résistantes au virus du VIH après une
modification de l’ADN réalisée à l’aide de la technologie CRISPR. Dans le but
apparent de contenir le virus, le généticien chinois implante dans un corps
féminin des embryons génétiquement modifiés, donnant libre cours à une sorte de
délire de toute-puissance. De la même manière, Epstein imagine pouvoir créer un
héritier sur mesure et voit donc dans CRISPR la meilleure technique pour
renforcer les capacités cognitives et insérer dans l’ADN des traits considérés
comme désirables.
Même si Epstein et Bishop n’auront pas assez de temps pour mener à bien leur
projet, leur obsession pour le contrôle génétique, l’hérédité et la perpétuation
de soi est évidente. En ce sens, le mythe de Médée est exemplaire :
l’infanticide la plus célèbre de la littérature, elle tue ses propres enfants
pour punir Jason, coupable d’avoir rompu une promesse. Médée sait que ce qui
peut le plus blesser Jason, c’est la fin de la transmission de son sang : le
désespoir du héros grec n’est pas lié à la mort de ses enfants, mais à l’absence
d’héritiers et à la destruction de sa mémoire.
Les tests génétiques ne concernent pas seulement la volonté de créer un enfant
parfait, mais aussi celle de prolonger la vie. Günther Anders écrit dans
L’Obsolescence de homme : « La mentalité du progrès se caractérise donc par une
conception très particulière de l’” éternité “, à savoir l’idée d’une
amélioration ininterrompue du monde ; et aussi par un défaut très particulier, à
savoir l’incapacité à concevoir une fin ». Et encore : « Pour celui qui croit au
progrès, cette absence de fin constitue une loi fondamentale, elle a donc une
validité universelle, et s’applique donc également à sa vie personnelle ».
D’après ce qui ressort des documents déclassifiés en janvier de cette année,
Epstein s’intéresse aux recherches dans le domaine de la longévité et de la
cryogénisation :
Epstein, à l’instar de nombreux transhumanistes et de nombreux millionnaires, «
n’envisage même pas sa propre fin, ne peut l’envisager ; il repousse sa propre
mort » (Anders). Ne pouvant, pour l’instant, empêcher que l’on continue de
périr, Epstein occulte la honte de mourir en fournissant son matériel génétique
pour des analyses de laboratoire, dans le cadre d’un projet de séquençage – le
Personal Genome Project – visant à identifier les prédispositions génétiques à
diverses maladies. Ce qui est mis en place, plus qu’une pratique de médecine
préventive, semblerait s’inscrire dans l’idée d’amélioration biologique et de
prolongation artificielle de la vie. Joseph Thakuria, médecin et chercheur
affilié au Massachusetts General Hospital et collaborateur du Personal Genome
Project de la Harvard Medical School, conçoit à cette fin le Projet Venus, une
étude de recherche génomique basée sur la technologie CRISPR/Cas9. Thakuria
envisage de « proposer un service de biobanque à long terme d’ADN et de cellules
ainsi que la réanalyse des données tout au long de la vie » (réf. EFTA02698643).
En tant que partisans du progrès, Thakuria et Bishop – dont on se souvient qu’il
est impliqué dans le projet « baby designer » visant à concevoir le premier
nouveau-né humain – ne connaissent aucune dimension temporelle en dehors du
futur : bien qu’à l’époque de leurs expériences, l’édition génétique en fût
encore à ses balbutiements, ils voient dans la génétique le meilleur outil pour
repousser les limites biologiques de l’être humain et considèrent le
transhumanisme comme l’horizon vers lequel tendre. Une approche partagée, bien
sûr, par Epstein lui-même, qui, en 2018, par l’intermédiaire de sa fondation,
Gratitude America, a fait don de 100 000 dollars à Humanity+, une organisation
transhumaniste fondée en 1998 sous le nom de World Transhumanist Association.
Pour les adeptes du progrès, le concept de négatif, de fin, est donc devenu
irréel. Pensons à cette phrase de Peter Thiel : « La plus grande forme
d’inégalité humaine se situe probablement entre ceux qui sont vivants et ceux
qui ne le sont plus ». Dans leur combat contre la mort, Thiel et Epstein sont
accompagnés de certains des plus grands PDG de la Silicon Valley : en 2017,
Larry Ellison, fondateur d’Oracle, a fait don de plus de 370 millions de dollars
à des projets visant à prolonger la vie ; Jeff Bezos aurait investi dans Altos
Labs, une entreprise spécialisée dans la reprogrammation biologique, une méthode
visant à rajeunir les cellules en laboratoire qui, selon certains scientifiques,
pourrait servir à revitaliser des organismes animaux et, à terme, à prolonger la
durée de vie humaine. Parmi les scientifiques qui ont rejoint Altos Labs figure
Juan Carlos Izpisúa Belmonte, un biologiste espagnol du Salk Institute en
Californie qui, en collaboration avec des chercheurs chinois, a ajouté des
cellules humaines à des embryons de singe. Larry Page – d’abord PDG de Google,
puis d’Alphabet – a créé en 2013 « Calico Labs», qui a ouvert un laboratoire se
consacrant exclusivement à la reprogrammation cellulaire.
Dans la Silicon Valley, les rêves excentriques des milliardaires sucent
littéralement le sang des jeunes : une pratique qui se répand consiste à
recevoir des transfusions de plasma provenant d’adolescents, à tel point que, le
19 février 2019, la Food and Drug Administration a publié un communiqué de
presse mettant en garde contre les entreprises qui proposent cette pratique dans
le but de ralentir les symptômes du vieillissement. Cette image transpose au
sens littéral ce que le système capitaliste fait depuis des centaines d’années :
voler la source vitale – qu’il s’agisse du sang, du corps, de la terre ou des
ressources – aux peuples. On pourrait multiplier les exemples, mais le concept
est désormais clair en soi : ce que font les différents Epstein, c’est faire en
sorte que la technique devienne la véritable substance de l’homme. Avec les
expériences visant à créer « la progéniture parfaite » tout comme celles visant
à « vaincre la mort », la technique n’est plus placée face à l’homme, mais
s’intègre en lui et l’absorbe progressivement tout entier.
L’obsession du contrôle et celle de l’accumulation du capital se manifestent
également dans les plans de « préparation aux pandémies » dans lesquels Epstein
est impliqué. Entre 2015 et 2017 – c’est-à-dire au moins deux ans avant le
déclenchement de l’urgence Covid – on constate des échanges concernant
d’éventuelles simulations de souches pathogènes et la construction
d’infrastructures pour la gestion des urgences sanitaires.
Le 20 mars 2015, Epstein reçoit un courriel dont Bill Gates est en copie, avec
pour objet « Préparation aux pandémies » (réf. EFTA00654215). Le message
contient un projet d’ordre du jour pour une réunion sur la préparation mondiale
aux pandémies et propose de discuter de la manière d’impliquer officiellement
l’Organisation mondiale de la santé et le Comité international de la
Croix-Rouge. Dans un e-mail adressé à Gates, avec Epstein en copie, daté du 3
mars 2017 (réf. EFTA02657725) et intitulé « bgc3 deliverables and scope » (bgc3
résultats attendus et champ d’action), une série de projets pour l’ancienne bgC3
– l’entreprise de type think tank fondée par Bill Gates en 2008 – parmi lesquels
un «document sur les neurotechnologies utilisées comme armes dans les domaines
du renseignement et de la défense» (!) et «des recommandations ultérieures et/ou
des spécifications techniques pour la simulation d’une pandémie de souche». Ce
ne sont pas les seules références à la préparation aux pandémies ; il existe
également un échange (réf. EFTA01617419) entre deux interlocuteurs liés à
Epstein, dont l’identité est restée secrète, qui, se référant à la simulation de
pandémie, écrivent : « cela pourrait être une formidable plateforme »,
c’est-à-dire un laboratoire politique qui impliquerait également Bill Gates,
qualifié de « fou des vaccins et des questions liées à l’autisme ».
De toute évidence, pour ces personnages, une crise sanitaire apparaît comme une
occasion de mettre en place de nouveaux produits pharmaceutiques, d’expérimenter
tant des mesures médicales que des systèmes de surveillance. Pour Epstein et les
autres néo-féodaux, la matière humaine est un laboratoire d’expérimentation : le
corps est quelque chose à potentialiser, à améliorer et à cristalliser – c’est
le cas de leurs propres corps – ou à exploiter, à violer et à accumuler – c’est
le cas des corps des autres. Dans leur vision, le monde est quelque chose que
l’on peut posséder à partir de ses éléments les plus essentiels : la nature et
l’homme. Ce qui s’est passé sur l’île d’Epstein, ce qui ressort des fichiers,
semble être le délire de quelques fous qui ne veulent pas mettre de limites à
leur soif de domination, un cas unique dont tout le monde veut prendre ses
distances. Mais, pour reprendre les mots d’Anders, « dans l’histoire, il n’y a
pas de place pour les expériences ludiques, car tout ce qui s’annonce, en
affirmant modestement ne se dérouler qu’à titre expérimental, se produit
immédiatement “une fois pour toutes”, se déroule donc comme un “cas concret”».
(ces deux textes sont apparus entre mars et avril 2026 sur le site
ilrovescio.info)